Les stars désertent le célèbre port provençal et les paparazzi se désolent. Mais des centaines de milliers de touristes viennent quand même chaque jour rêver devant les bateaux, à la grande joie des Arsène Lupin
TOULON de notre correspondant
Bardot ne se montre pas plus que Johnny. Barclay est sur le départ. Vadim s'en est allé. Mais l'important est toujours de côtoyer cette gloire passée, d'un pas lent comme celui des puissants que rien ne presse. Avec 5 600 résidents en hiver et 80 000 visiteurs par jour en été, Saint-Tropez reste encore Saint-Tropez, et son centre-ville, « pas plus grand que la place de la Concorde », comme se plaît à le répéter Jean-Michel Couve, le maire, est étouffé par le flot des voitures et des vacanciers.
A l'heure du laitier, des éboueurs et des premiers étals du marché provençal, la scène est encore déserte. Des gamins s'en viennent par petites bouffées de rire, traversent la place des Lices et remontent vers les locaux tout proches du centre aéré. Ils sont une centaine dont les parents sont commerçants, pompiers ou ouvriers et qui préfèrent « se retrouver entre eux... un peu en retrait de la grande foule », explique Laurence Couillault, directrice de cette structure où « on évite de bronzer idiot ».
Ils sont du côté où Saint-Tropez préserve sa quiétude et ses maisons basses et écaillées qui clignent de l'oeil sous leurs volets étroits. En cette période, nombreux sont les Tropéziens à louer appartements, garages et caves à des tarifs prohibitifs, à fuir le village pour l'arrière-pays ou les villages du Piémont dont est originaire une partie de la population. Le soleil brille sur le port, la mer retient son clapotis. Les badauds passent et repassent, yeux et bouche en hublots devant les yachts blancs crêtés d'hélicoptères.
En face, à la terrasse du Gorille, quelques paparazzi devisent comme chaque matin sur les difficultés du métier : « Ça devient vraiment difficile. Les stars désertent, se planquent. Et quand elles ne le font pas, c'est que leurs photos n'intéressent personne. »
Vers les 13 heures, la lumière crépite comme dans les toiles de Signac accrochées au premier étage du Musée de l'Annonciade, qui propose une exposition d'Edouard Vuillard. Il fait frais et beau dans ce havre de silence dont le conservateur se réjouit qu'il « attire quatre fois plus de visiteurs en été que durant le reste de l'année. De plus, c'est un public généralement très cultivé... et les cornets de glace sont aussi rares que les chiens en laisse ». Pascal est un habitué du musée. Il n'en fréquente que les abords.
Trente-six ans - dont dix-huit sur la route - et une dégaine de premier rôle usé par l'alcool, il revendique un statut de « professionnel ». Rien à voir avec la quinzaine de SDF qui vivent ici à l'année mais qui, l'été venu, sont privés d'accès aux abris de chantier dans lesquels ils peuvent dormir et se doucher. Place nette pour le spectacle. Pascal fait la saison avec Olla, son teckel : « Neuf cents balles par jour en moyenne... juste en filant mauvaise conscience aux touristes ou aux mecs sur les yachts. En hiver, je file vers la Guadeloupe, la Martinique... »
« LA TENTATION EST FORTE »
Comme tant d'autres, Pascal a un faible pour la tarte tropézienne, cette spécialité lancée en 1955 par un pâtissier polonais fraîchement installé qui en vendait alors une dizaine par jour. La jet-set de l'époque s'est prise de passion pour ce biscuit fourré d'une crème dont la composition est jalousement protégée. Aujourd'hui, Albert Dufrêsne, qui a pris la suite de l'affaire, emploie une vingtaine de pâtissiers pour fabriquer près de mille tartes qu'il vend chaque jour dans ses cinq boutiques et auprès de tous les restaurants de la ville.
Des policiers passent, nombreux. On a quasiment triplé les effectifs pour atteindre une cinquantaine d'hommes, « car ici la tentation est encore plus forte », confesse un policier, pour qui « l'été est la période bénie pour les voleurs à la tire comme pour les monte-en-l'air, qui n'hésitent pas à cambrioler les maisons alors que les propriétaires sont au bord de la piscine, quand ils ne se font pas inviter à des parties durant lesquelles ils se transforment en Arsène Lupin... »
Le paraître fait partie de l'artifice, et certains vont au bout de cette logique. Arielle fait partie des gigs (gigolos et gigolettes). Elle a vingt-deux ans, un physique avantageux, et finit ses études de droit. Elle a découvert « cette occupation par hasard, l'an dernier, au bar d'un hôtel chic avec une amie. Depuis, j'ai rencontré des gens très intéressants, dans tous les milieux. J'ai noué des contacts professionnels qui me sont précieux quand je rentre à Paris. Et je vis des vacances de rêve... sans débourser. Ni coucher. »
Le soir venu, à l'heure où les paparazzi décrochent, les fêtes commencent. Fiat Lux... Saint-Trop pétille comme une coupe de soleil. Et les spécialistes d'EDF croisent les doigts. Malgré de récents travaux, le réseau est plutôt fragile du fait de ses quarante ans d'âge. Avec 50 % de résidences secondaires, la consommation augmente de moitié pendant l'été avec des pointes de 63 % sur le port, où les bornes électriques ont une puissance de 60 Kwh (l'équivalent de 12 maisons individuelles de 100 m2). « Dès que les gros propriétaires arrivent, la tension monte : ils mettent en route les chauffages de piscine, la climatisation... »
Une préoccupation pour Eric Mascaro, responsable de centre. Il sait garder son calme face à ces clients particulièrement exigeants, qui peuvent faire appel aux services de dépannage pour remettre en route leur disjoncteur ou pour se plaindre de la couleur du compteur qui s'harmonise très mal avec les murs de la cave... Pour être encore plus rapides, les hommes de la lumière devraient être équipés de trottinettes... électriques.

La nuit tombée, restaurants et paillotes se vident. C'est l'heure des fêtes, où l'on retrouve des bribes de cette ambiance un peu sulfureuse et mythique d'un « Saint-Tropez dont l'insouciance s'estompe » pour Olivier Le Quellec, qui entame la seconde partie de sa journée de travail. Ce jeune loup de trente-six ans est à la fois président de l'office de tourisme et agent immobilier. Il est à la tête d'une des plus grosses officines de la presqu'île, réalise 300 millions de francs (46 millions d'euros) de chiffre d'affaires - entre ses agences de Saint-Tropez, de Megève et de Cannes - et s'est spécialisé dans les transactions supérieures à 20 millions de francs (3 millions d'euros). Il sait prendre son temps, « rencontrer les clients potentiels là où ils sont, créer des relations de confiance... Au moment de la vente, tout se passe sans problème. »
De la Villa Romana aux Caves du Roy, notre homme côtoie « ceux qui font la nouvelle image de Saint-Tropez, les grands patrons comme Bernard Arnault, François Pinault ou Vincent Bolloré », dont on sent qu'ils fascinent beaucoup plus Olivier Le Quellec que les stars du show-biz, même si celles-ci sont les plus nombreuses à pouvoir investir jusqu'à 400 000 francs (61 000 euros) dans une location... hebdomadaire.
Pourtant, Saint-Tropez se normalise. La municipalité veut développer le tourisme d'affaires, les congrès ; elle travaille en coulisse pour en modifier l'image encore un peu trop permissive à son gré. L'heure est à la « requalification ». Le dernier recensement laisse apparaître une baisse de 5,5 % de sa population, qui, vieillissante, se met en association pour « mieux vivre » et fustiger le bruit ou la cohue. Et M. le maire passe ses vacances d'été en Ardèche.
José Lenzini